samedi 1 avril 2017

MON PERE

Il avait 42 ans, quand je suis née. J'aurais tant voulu le connaître plus jeune. Je l'ai toujours connu avec des cheveux gris cendrés. Mes frères et soeurs n'ont jamais compris mon regret..
Il était bel homme, aux yeux bleu pur, élancé sur son 1.85m. Toujours vif et à la marche rapide à tel point que, adolescente, je n'arrivais pas à le suivre à travers bois, dont ils connaissait toutes les essences. Intelligent, très intelligent d'une intelligence humble qui ne rabaisse jamais, qui élève; grand travailleur. Le travail, à la maison, était considéré comme une valeur et le repos du dimanche, un repos mérité et sacré.

Il savait tout faire.

 Architecte dans l'âme, paysan de cœur, attentif aux autres, amoureux de belles choses, de la Grèce et de la Rome antiques, des églises et cathédrales, lecteur assidu de revues, journaux, livres. Sa vie a été ponctuée de bénévolats, d'engagements en tout genre. J'en ai hérité. Il savait aller voir la bonne personne, pour avoir de bonnes institutrices dans l'école primaire de la commune, chercher l'avocat pour régler un conflit d'assurances... On venait le chercher pour arranger des héritages, pour expertiser des champs de blé, de froment ou d'orge attaqués par la grêle...Il avait cré un rucher qui réunissait toute la famille quand il fallait "sortir le miel". Abonné à une revue d'apiculture, il soignait avec savoir-faire et savoir-être ses abeilles, ses ruches. Pendant l'hiver, il construisait ses ruches, ses hausses, ses cadres de cire que les abeilles façonneraient à leur manière. Extracteur, célificateur, couteau à désoperculer, seaux ou pot à miel, étaient soigneusement, lavés et remisés dans une chambre à part dans le grenier. Et on se délectait du miel qui coulait en accordéon dans les pots, ou du miel contenu dans de beaux paquets de brèches façonnées par les ouvrières. Parfois, on était piqués; et j'ai découvert que j'étais allergique aux abeilles! ça m'a fait pleurer, moi qui les aime tant. Souvenirs, souvenirs...

OH! le grenier de mes parents! Quatre pièces : une chambre pour le miel où  tout ce qui servait à la récolte était rangé, un pigeonnier que l'on nettoyait une fois par an et où nous allions voir, en cachette, les couvées de pigeonneaux, une chambre où pendaient jambons et saucissons de l'année. Ces trois pièces étaient un régal pour l'odorat avec des odeurs complètement différentes, mais époustouflantes, et qui me reviennent en mémoire même 50 ans après.

90 ans bientôt.


Il devenait vieux, mon papa. Mais il avait belle allure et toujours plein de projets pour chacun de ses enfants ou de ses petits-enfants. Sa mémoire fonctionnait bien. Il entendait moins bien. A la fin de sa vie, il lisait beaucoup, en particulier, la Bible et le journal "La Croix".

Mes parent avaient fait une donation-partage et j'avais eu droit à une grande maison en granite blanc restaurée par mon père, agréée et louée en gîte rural. 8 chambres 2 grands salons, 4 salles de bains. Mon mari n'étant pas bricoleur, je décidais de la vendre malgré mes hésitations. La décision avait été difficile à prendre. Maison en pierre, mon père avait tout conçu à l'intérieur, cheminées grandes tables en bois réalisées par ses soins, chaises créées par mon frère, lits à barreaux.....fauteuils....tout était fait main. Nous y avons passé des vacances superbes.

Ma maison fut vendue en deux lots en décembre 1997. Mes parents étaient contents. Ils avaient compris mon souci de me rapprocher de Lyon pour acheter une maison moins grande et plus simple. Trop d'espace à entretenir.
Nous étions en famille chez mes parents pour Noël 1997. Mon père, assis dans son fauteuil, lisait. Ma mère s'affairait pour le repas du soir. Je commençais à mettre la table avec mes enfants. 7 couverts. Nous bavardions, les uns les autres tranquillement. Conversations banales. Puis, j’entends mon père dire à ma mère, sur un ton badin.
- Hé, maintenant, nous sommes bien assez vieux. Nous pourrions partir tranquillement, vous ne croyez pas? (mes parents se vouvoyaient).
Et elle de répondre :
- C'est vrai, on est bien vieux mais on est en bonne santé, encore.

Ces  phrases sont gravées à tout jamais dans ma mémoire. Étaient-elles prémonitoires? Je savais que ce dernier projet de vendre ma maison lui tenait à cœur. Il était soulagé de la vente rapide.

Trois semaines plus tard, Je fus réveillée par un coup de fil, à 5H du matin, un lundi. Mon frère. Une seule phrase : "Papa est mort", mon frère n'a jamais eu beaucoup de tact!  même si enfant, je m'entendais bien avec lui. "Il n'a pas souffert; il est mort dans mes bras".

Que s'est-il passé? Ma mère m'a raconté. Le soir, Papy allait se coucher, avec une forte fièvre. Il avait, la gorge un peu prise, le nez bouché, le début d'une grippe. Elle fait une infusion de bourrache et de tilleul, efficace pour soigner une infection. Mamie demande à Papy :
-  On pourrait faire venir le médecin?
-  Non, car il va me faire hospitaliser, répond Papy.

Ils vont au lit et à 4H du matin, voyant son mari en transpiration, ma mère appelle son fils, mon frère, qui habite à 100mètres de venir l'aider à lui changer ses vêtements.

Mon frère arrive, le soulève puis ne sent plus son cœur battre.

Il s'en est allé, tranquille, un jour, avant ma fête.
Son ami, le vétérinaire, lui a rendu un merveilleux hommage. Je ne l'ai pas par écrit, mais j'en ai la chair de poule quand je repense à ce moment sur son lit de mort.

Merci mon papa. Tu as fait pour nous tout ce que tu as pu. Et tu m'as donné le meilleur de toi, la joie de transmettre et de donner aux autres du temps, sans attendre de reconnaissance.





mercredi 8 mars 2017

MA MERE

Animant un groupe de partage autour du deuil et invitant sans relâche les participants à écrire sur le décès de leur être cher, je me dis que je peux réécrire encore sur ma mère. Son décès se passait, "hier soir"!, à l'hôpital du Puy en Velay, le 30 septembre 1998.

Nous sommes, étrangement le 8 mars 2017, jour anniversaire de mon père, décédé le 20 janvier 1998, neuf mois avant ma mère, un jour avant ma fête. J'en parlerai une autre fois.Clin d'oeil, clin Dieu!

C'était hier, et pourtant, 19 ans se sont écoulés.

Qui était ma mère?


Rosa, Juliette ou plutôt Rose née le 15 juin 1913. Ce prénom lui allait si bien, à elle qui aimait tant les fleurs, en particulier les roses parfumées et surtout les blanches. Un lys blanc exhalait son parfum au printemps dans le jardin déjà odorant de roses, de lilas. Et puis venait l'été et son allée magnifique de dahlias de toutes couleurs. Elle en avait une collection splendide. Ses préférés étaient les grosses boules au cœur blanc et dont les pétales se terminaient par un rose vibrant à la moindre lumière solaire. Les dahlias "pompon" qui faisaient de splendides et somptueux bouquets. Des écarlates, des jaunes d'or, des violets, des blancs immaculés, des orangés, des bi ou tricolores, en boule ou aux longues pétales savamment ébouriffés et, bien sûr, à leurs pieds, de belles fraises savoureuses. Une haie d'une trentaine de dahlias, un peu en hauteur, nous jaugeait et nous introduisait dans la cour sous le grand marronnier et le tilleul.

Mes parents avaient fait construire leur maison en 1939. Belle maison aux nombreuses cheminées, aux carrelages de grès cimentés aux dessins de l'époque. Plein sud avec balcon donnant sur le jardin potager et fleuri.

Revenons à ma mère.

Je n'ai jamais rencontré au cours de ma vie une personne aussi diplomate.

Son caractère.  Jamais un mot plus haut que l'autre; jamais une critique déplacée envers une autre personne. En famille, seulement, elle se permettait de réfléchir et accuser le comportement de telle personne. Elle savait différencier le comportement de la personne et la personne elle-même et elle m'a appris à le faire. Elle était réservée.
J'ai toujours été subjuguée par son talent d'organisatrice de la vie quotidienne. C'était inné et c'était un don. Les repas, à l'heure, préparés toujours avec soin, équilibrés, avec des produits naturels souvent en provenance du jardin. Nous étions cinq enfants, avec ma grand-mère en plus, un berger souvent, un domestique. Des repas organisés avec des collaborateurs à la ferme familiale. Ça faisait vraiment beaucoup de monde à nourrir. Et puis, beaucoup de visiteurs, des syndicalistes, un député ( Je me rappelle, il parlait fort, avec de grands gestes!!! petite encore, j'étais impressionnée à tel point que je voulais entrer en politique.), il leur fallait le café ou le verre de rhum! ou la goutte!

Ce qu'il y a de sûr, c'est que maintenant, j'essaye d'utiliser mon langage avec précaution, maîtrise de soi, à la ressemblance de ma mère. Je laisse aller mes accents percutants.

Entre Rose, dont j'ai héritée mon troisième prénom, et moi, nous n'avions pas besoin de parler, nous nous comprenions, nous nous aimions. Elle intervenait très peu dans ma vie de jeune adolescente ou de jeune fille. Peut-être aurais-je aimé qu'elle me parle un peu plus? Mais, j'étais rebelle à l'époque (surtout envers mes quatre sœurs et frères plus âgés) et très sensible, pleurant facilement, à manier avec précaution!  Elle me disait doucement de me marier, pas trop fort pour ne pas me faire de peine. Je me suis mariée tard, trop tard.

Une autre qualité, elle avait le sens de la beauté. Elle brodait, tricotait, crochetait avec un goût sublime. Tant de nappes encore ornent ma table. Elle a permis à ma soeur de développer son talent de dentellière. Elle avait hérité du carreau de ma grand-mère maternelle qui a terminé sa vie en faisant des gants au crochet, ou des dentelles, pour assurer sa nourriture quotidienne. A table, grâce à elle, mes enfants ont appris à manger tous les légumes avec un infini bonheur qui dure toujours. Contrairement à leurs cousins. Je n'ai jamais mangé d'aussi délicieuses gelées de framboises, groseilles, cassis, mûres ailleurs que chez ma mère. Je revois encore la casserole en fonte, les étamines pour filtrer le jus, et je ressens les effluves qui embaumaient la pièce. Et voilà les pots bien rangés trônant sur les étagères.

Intellectuelle? Non et pourtant, elle était capable d'une sagesse naturelle, innée, une philosophie de vie. Certaines de ses remarques me laissaient ébahies. Bonne élève, elle n'avait pas pu aller au de là de la classe de quatrième. Il fallait aider à la ferme de ses parents.

Le dernier jour de la vie de ma mère

La nuit du 29 septembre, un vent me soufflait : "il faut que j'aille voir ma mère".
J'ai mis un mot à mes enfants en leur laissant les consignes de la journée, leur steak à poêler, leurs cours à assurer.
Je suis arrivée dans le service de cardiologie où elle était hospitalisée. Elle avait mal au ventre et ne pouvait plus avaler ses cachets. Mais, elle était souriante et si contente de me voir. Pour la première fois de sa vie, elle s'est plainte d'une infirmière : "Elle est méchante". Mais elle en est restée là, sans animosité et rassurée de ma présence. Échographie, radiographies, je l'accompagnais partout, apercevant d'anciens collègues que je connaissais. Il faut l'opérer. Je discute avec le chirurgien. "On ne peut pas la laisser tranquille?". Maman a bien compris le souci de cet abcès au sigmoïde, a bien voulu se faire opérer. Personnellement, je ne le souhaitais pas, comme un pressentiment, mais ramenée à la raison par ma soeur aînée, je consentais. Maman pensait guérir et faisait déjà des plans sur la comète!
Dans la chambre, nous avons évoqué de très nombreux moments délicieux qu'ils (mon père et elle) avaient passés avec mes enfants encore petits. Pour Pierre-Alban, elle était sa confidente. Il lui racontait tout ce qui le passionnait, les sciences, ses activités dans son club d'astronomie, ses lectures, ses jeux en particulier les assemblages de Lego qui les faisaient tant rire. Evan n'en perdait pas une miette et participait aussi avec ce qui le caractérisait déjà : une grande force de caractère doublée d'une bonté inégalée. Emmanuel, déjà grand, partait davantage avec son père.Et ma mère me disait: "Avec Pierre-Alban, je ne m'ennuie jamais; qu'est-ce qu'il en sait des choses!"

Le fait de passer en revue tant de moments savoureux de la vie, ça m'a donnée une force en moi qui m'a certainement permis de traverser ce nouveau deuil.

Son cœur n'a pas supporté l'opération; les médecins l'ont maintenue en vie pendant un quart d'heure, le temps que nous lui disions "au-revoir" ou "à Dieu". Ma sœur avait, en effet, téléphoné à mes frères et sœurs.

Elle est partie sans bruit, sans alourdir la vie d'aucuns de ses enfants, comme elle l'avait souhaitée, en pleine conscience.  Nous l'avons ramenée chez elle dans sa chambre et veillée deux jours. Je ne supportais que quelqu'un éteigne la lumière dans cette chambre où elle reposait en paix, neuf mois après la mort de mon père.

En écrivant, j'essuie une larme qui coule sans bruit au bord de l’œil. Maman, tu m'as permis d'aimer à mon tour, d'être sensible à la beauté de la nature d'abord, des êtres ensuite, à l'art. Grâce à toi, je crois que je suis devenue contemplative dans mes deux jardins, celui de Lyon et celui de la Drôme. Merci Maman.